Le Droit Divin

Extrait du numéro 107 de la Gazette Royale
                     Par Monsieur Saint Martin Betuy

 

La Monarchie absolue de Droit Divin
Impostures et réalités

« Les rois, comme rois, n’ont rien à eux que le droit, ou plutôt le devoir, de tout conserver à la société, dont ils sont les tuteurs et les chefs … » (Louis XVI)[1]

« Pour reprendre une formule récente[2], une « légende noire » court sur la royauté des XVIIème et XVIIIème siècles, et se résume dans l’arbitraire d’un pouvoir étouffant la liberté, qu’illustrent les trop fameuses lettres de cachet par lesquelles quiconque serait emprisonné sur simple décision du roi »[3]

Cette vision fallacieuse de la monarchie prend naissance et se développe dans la seconde moitié du VIIIème siècle, à partir notamment de mises en parallèle entre le régime politique français, et la monarchie parlementaire à l’anglaise – ou tout du moins ce que les hommes comme Montesquieu croyaient en avoir compris[4](4). Les « philosophes » – ces intellectuels sans responsabilité et de ce fait entièrement adonnés à leurs « passions générales dominantes » comme disait Tocqueville ou en termes modernes : leurs passions idéologiques – vont s’ingénier à répandre l’idée que les Français vivent sous un régime tyrannique, comparé à la bienheureuse liberté politique dont jouiraient les Anglais à la même époque.

Le paradoxe est  qu’au moment où se met en place, avec un réel succès dans « l’opinion éclairée », cette fantaisie, la France vit sous deux rois successifs, parmi les moins autoritaires de tous les Capétiens, et que, par ailleurs, pour la plupart des visiteurs étrangers, la France apparaît alors comme le pays européen le mieux policé – c’est à dire gouverné – et où chacun, quelle que soit sa condition, peut jouir de la plus grande liberté raisonnablement possible[5](5). Si la chose n’avait pas été aussi dramatique, rien n’apparaîtrait aussi grotesque que la foule délirante allant prendre la Bastille afin d’en libérer de malheureux prisonniers, pour trouver les cachots vides et cette si terrible forteresse gardée par quelques invalides de guerre que cette courageuse troupe d’émeutiers s’empressera de massacrer.

Les historiens du XIXème siècle, imbus de préjugés hérités de la Révolution et de plus convaincus de l’existence d’un sens progressiste de l’histoire, vont faire du terme « absolutisme » appliqué à l’ancienne monarchie comme une marque d’infamie, heureusement effacée par les « lumières philosophiques » et l’émergence de nouvelles valeurs et de nouveaux principes d’organisation politique…

Tout en restant fidèles à l’idée monarchique, certains courants royalistes de l’époque de la Restauration vont contribuer au discrédit qui frappe dès ce moment l’État royal à partir de Louis XIV.

Plaçant leur idéal dans la monarchie telle qu’ils supposaient qu’elle avait fonctionné sous saint Louis ou Henri IV, ils entendaient se placer sous l’emblème d’une « monarchie tempérée » dont la mesure et l’équilibre auraient été perdus de vue à partir du Roi soleil.

Or le paradoxe majeur que ni les uns ni les autres n’ont perçu, c’est que la monarchie capétienne est restée jusqu’au bout mesurée et équilibrée – ou tout au moins  elle a constamment tenté de le faire – et que c’est avec la Révolution puis l’Empire que s’est mis en place un État d’un genre nouveau,  un État véritablement absolu et qui n’a jamais cessé d’étendre  son emprise sur tous les aspects de la vie des individus et des groupes, comme on ne cesse de le constater  encore de nos jours.

   Quels griefs véhicule l’étiquette, péjorative pour les Modernes, d’« absolutisme royal » ?

Tout d’abord l’absence de participation du « peuple » à la désignation  de l’autorité suprême, puisque chaque nouveau roi est reconnu  comme tel en fonction de  règles héréditaires. Face au caractère hasardeux de ce mode de désignation,  on oppose l’aspect rationnel d’un processus de sélection du détenteur de l’autorité  grâce aux mécanismes de l’élection.

D’autre part, on dénonce dans le fonctionnement de l’autorité  royale un pouvoir décisionnel unique s’exerçant sans « contrepoids » et donc sans responsabilité politique, et en outre un pouvoir absolu, c’est-à-dire sans limites, puisqu’il n’existait alors aucune constitution écrite fixant des limites à l’arbitraire supposé du pouvoir.

Quant au premier grief, il est aisé de répondre que l’observation du fonctionnement politique des sociétés démocratiques est bien loin de confirmer le postulat de la rationalité des choix électoraux.

Les hommes politiques sont supposés être élus sur la base d’un programme d’action gouvernementale, lui-même supposé avoir fait l’objet de discussions libres et de confrontations en toute transparence, et finalement choisi ou écarté par les électeurs sur la base d’arguments purement rationnels.

Or on multiplierait sans difficulté le nombre d’exemples où l’on voit l’heureux élu s’empresser de tourner le dos à son programme dès le lendemain de sa victoire.(1) Un journaliste anglais formulait récemment cette observation typiquement machiavélique et donc moderne : qu’un « grand » homme politique se remarque au fait qu’il est capable de conduire, lorsqu’il est au pouvoir, une politique diamétralement opposée à celle pour laquelle il a été élu.

Quant au deuxième grief, s’il est clair qu’il ne nous apprend rien sur le fonctionnement de la monarchie, il nous apprend beaucoup sur les traits fondamentaux de l’état d’esprit des Modernes.

Ainsi :

– une vision égalitariste des hommes aboutit à considérer que « tous les hommes se valent », ce qui n’est qu’une autre façon de dire « les autres ne valent pas mieux que moi ». Dès lors, il n’y a aucune raison que je fasse confiance à qui ce soit, pour se comporter mieux que je ne le ferais si j’étais à sa place. Il n’y a donc aucune raison de croire que le roi pouvait être à certains égards un homme hors du commun, et pas davantage de croire que les sujets du roi obéissaient volontairement, par confiance et  même amitié pour l’institution royale, et non pas par crainte ;

-le relativisme moral a pour effet de considérer qu’aucun principe moral ne peut suffire à servir de fondement à la rectitude de l’action. D’autant que ceux que l’on a appelés les « maîtres du soupçon » (Marx, Nietzsche, Freud) nous ont appris que les principes moraux étaient en fait des rationalisations destinées à justifier a posteriori les actes que nous avons commis, ou encore à renforcer notre pouvoir, notre domination sur autrui. Dès lors, il n’y a aucune raison de croire que le roi ne gouvernait pas prioritairement pour ses intérêts personnels, ceux de sa famille, ou encore pour satisfaire ses caprices ;

– la sécularisation radicale de la société moderne a eu pour conséquence de reléguer Dieu au rang de « petite divinité » intime – un peu à la façon des dieux Lares des Romains – et de ce fait de considérer que la soi-disant Loi divine n’est rien d’autre qu’une morale personnelle, in susceptible en tant que telle de servir de fondement à l’institution politique. Dès lors, il n’y a aucune raison de penser que le roi gouvernait en se tenant dans les limites posées par le respect de la loi divine, de la loi naturelle et de la loi morale ; d’ailleurs la vie privée de certains etc. …

1) Il suffit de se rappeler le sinistrement fameux « je vous ai compris » de De Gaulle en mai 1958 et ce qui s’en est suivi. Quant à l’élection de Hitler et de quelques autres dictateurs de moindre envergure par le mécanisme du suffrage universel,la chose se passe de commentaires.

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– la négation, du fait du scientisme ambiant, de l’idée classique de « nature humaine » a pour résultat de faire considérer par nos contemporains qu’il n’existe pas et qu’il n’a jamais existé – sinon dans l’illusion de la pensée « obscurantiste » – des lois naturelles dans lesquelles le droit positif devrait s’ancrer. Dés lors les lois de la monarchie étaient aussi conjoncturelles et aussi éphémères que les nôtres, et certainement pas plus respectées qu’aujourd’hui.

– l’historicisme, enfin, de la pensée moderne s’exprime à travers la certitude que nous sommes le produit du mouvement progressif de l’histoire, que nous sommes dès lors mieux informés et instruits que nos ancêtres, et que par là-même nous pensons mieux qu’eux. Il génère également la conviction que, du fait de notre suprématie intellectuelle sur nos devanciers, nous comprenons ceux-ci, ce qu’ils faisaient et ce qu’ils pensaient, mieux qu’ils ne se comprenaient eux-mêmes. Dès lors nous sommes capables de dévoiler le passé dans sa nudité, c’est-à-dire en écartant toutes les mystifications politico-éthico-religieuses utilisées par les dominants de jadis pour assurer leur pouvoir sur les malheureux mystifiés.

En résumé, les Modernes, aveuglés par leurs sentiments de supériorité, sont incapables de pénétrer réellement dans le passé pour tenter de le comprendre de l’intérieur, tel qu’en lui-même et non pas tel que reconstruit par les idéologies et les préjugés. Ce que l’étroitesse de leur intelligence ne

leur permet pas de comprendre, c’est qu’il puisse exister des mystères, dans le domaine de la Foi bien sûr, mais aussi dans le domaine du fonctionnement humain et social. Et dans le cas qui nous occupe ici, ce qu’ils sont incapables de comprendre, c’est ce qu’un auteur a appelé le « mystère de la monarchie ».(1)

Ce « mystère de la monarchie » se présente sous deux aspects étroitement liés.

D’une part on voit un homme qui se dit « Roi par la Grâce de Dieu », qui n’accède à la dignité royale de façon parfaite qu’après avoir reçu une onction sacrée, qui accepte que l’on parle de lui comme du « Roi Très Chrétien », qui entretient, avec le Fondement sur lequel repose son autorité, un tout autre rapport qu’un président de la République avec une abstraction que l’on appelle « la souveraineté populaire » et des mots d’ordre comme « Liberté, Égalité, Fraternité » qui, isolés de tout contexte, ne peuvent être que des slogans(2).

Le roi n’est donc pas un homme ordinaire dont la seule différence avec les autres serait qu’il est assis sur le Trône, alors que les autres restent aux pieds du même trône. C’est un homme dont l’existence s’inscrit dans une lignée de rois dont certains l’ont précédé et dont d’autres vont lui succéder. Il est formé dès son enfance au métier qu’il devra exercer plus tard : le métier de roi. Il est enfin le récipiendaire d’un charisme particulier : celui que reçoit tout détenteur de l’autorité dès lors qu’il est conscient de l’origine divine de son pouvoir et qu’il fait en sorte de ne pas trahir cette nécessaire subordination de l’autorité à ce qui la fonde.

C’est en raison de ces traits que le roi, s’appuyant sur la Loi divine et la loi naturelle qui en dérive, s’attache à maintenir le caractère absolu de son autorité tout en sachant limiter l’exercice de cette autorité à ce qui est conforme au bien de ses sujets. Certes, les libertés des sujets – pour mieux dire : les franchises et privilèges – n’étaient pas garanties par un texte écrit, une constitution. Et alors, combien la France a-t-elle eu de constitutions depuis 1789 ? L’Allemagne de Hitler et la Russie de Staline étaient-t-elles privées de constitutions ?

Par ailleurs, qui peut croire que la monarchie en France ait pu durer treize siècles, si l’autorité royale n’avait reposé que sur la contrainte physique, la coercition ? D’où vient cette obéissance plus que millénaire ? Faut-il dire, comme les marxistes de tous bords, que nos ancêtres étaient « aliénés », c’est-à-dire comme étrangers à eux-mêmes, à leurs propres intérêts, victimes de « l’opium du peuple » – la religion – victimes de l’inculcation d’une « morale d’esclave » comme disait Nietzsche ? Ou bien faut-il penser comme La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire qu’il y a chez la plupart des hommes une sorte de propension innée à s’en remettre à des « chefs » et à servir, une préférence à être le chien repu plutôt que le loup famélique ?

1) Jean Barbey. Op. Cit. p.9.

2) Parodiant Anatole France, on peut dire que la liberté, l’égalité et la fraternité républicaines sont ce au nom de quoi le riche  et le pauvre sont tous deux autorisés à coucher sous les ponts.

Ouvrons une parenthèse : si les hommes se laissent si facilement mystifier et aliéner, qui ne comprend qu’à partir de cette conception que l’on voit s’épanouir depuis les sophistes grecs jusqu’aux adeptes du « Führer prinzip », c’est le fondement théorique même de la démocratie qui est scié à la base ? Que la démocratie soit d’ailleurs impossible, on peut s’en convaincre aisément au vu de la confiscation du suffrage universel par les grands acteurs de la « politique spectacle » que l’on a pu observer au cours de cinq républiques. Tout se tient ici, y compris le mépris d’un Voltaire pour le « peuple », ou les contradictions d’un Rousseau voyant dans la Démocratie un régime politique qui ne serait applicable dans sa pureté qu’à des dieux, ce pour quoi il se résigne à faire de la contrainte le ressort fondamental de la démocratie réelle, puisque faute de les convaincre il faudra forcer les hommes à être « libres ». Fermons la parenthèse.

Le « mystère de la monarchie » tient tout entier dans cette alliance durable entre l’autorité qui venait d’en haut et la confiance qui venait d’en-bas, c’est-à-dire à l’existence d’une légitimité reconnue par tous de la fonction royale et de ses manifestations, qu’elles soient législatives, administratives ou encore judiciaires. Ce « mystère » de l’alliance du roi et de son peuple tient simplement au fait que nos ancêtres, moins “intellectuels” que nous, plus sensés, savaient faire confiance à l’autorité pour réaliser l’harmonie entre le bien commun et le bien propre à chacun, et ce d’autant plus qu’ils concevaient eux-mêmes leur bien personnel comme étant indissociable du bien commun de la société.

Il existait, au-delà des différences culturelles entre le roi et les plus modestes de ses sujets, une vision commune du monde, de la vie, et de la place de l’homme dans la société. De ce fait, il se produisait aisément une sorte d’identification entre la volonté royale et leur volonté intime. Parler d’

« identification » n’est pas introduire dans l’analyse politique, une sorte de « deus ex machina ». D’une part le concept d’« identification », entendu comme les processus par lesquels chacun cherche à construire son identité personnelle mais en référence à une réalité extérieure, joue un rôle important dans les sciences humaines et sociales(1). Savoir reconnaître sa volonté particulière dans l’expression de sa propre volonté par un détenteur de l’autorité était, il n’y a guère, une expérience fréquente que ce soit dans la famille ou à l’école, bref dans toutes les situations où les volontés, quoique distinctes et plus ou moins éminentes, étaient néanmoins orientées vers l’obtention d’un même bien : l’éducation, l’instruction, la paix publique, etc.

Chez nos ancêtres, l’obéissance  et la fidélité au roi reposaient non sur un pouvoir de contrainte – bien faible au regard des États modernes – mais sur une sorte d’effet d’optique, ce qui ne veut pas dire une illusion, toutes les volontés individuelles convergeant vers un point focal incarné par la majesté royale. Et ce qui permettait la réalisation de ce processus, malgré la distance géographique et sociale, c’était la présence de corps intermédiaires, qui constituaient une sorte d’échelon indispensable pour faire remonter les aspirations du peuple vers son souverain. Et dans l’autre sens, c’était la présence « sur le terrain » des représentants du roi, c’est-à-dire de l’administration royale, pour transcrire dans les réalités locales toutes les décisions prises par l’autorité royale.

Pour éviter toute ambiguïté, il faudrait encore dire que le processus d’identification précédemment évoqué ne relève ni d’une sorte d’idéalisme à travers lequel la pensée créerait son objet, ni d’un processus d’analyse rationnelle à la façon des politiciens modernes cherchant leur « créneau » à travers l’analyse des sondages. L’identification n’est pas une illusion, car elle repose sur un objet très précis, à savoir la capacité du roi à rendre, dès l’origine de la monarchie, la justice à ses sujets, puis, par la suite lorsque les moyens le permettront, à assurer « la paix du roi » et la « sauvegarde du royaume ». Par ailleurs, l’identification ne se réalisait pas à travers la lecture des discours royaux permettant d’en peser chaque mot à l’aune d’un esprit critique exacerbé, et bien entendu pas davantage à travers la vue du monarque en chair et en os – du moins pour la très grande majorité.

) Les psychanalystes parlent de l’identification au père ou à la mère. Les sociologues disent que les Antillais ou les “beurs” souffrent d’un problème d’identité, etc.

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C’est sur le mode rationnel, l’homme étant un animal calculateur, mais aussi symbolique que se nouait l’alliance entre le roi et ses sujets, un symbolisme qui reposait sur une étroite articulation entre l’univers religieux et l’univers politique. Le sacre apparaissait ainsi comme le point privilégié de jonction entre ces deux sphères qui, sous l’Ancien Régime, ne seront jamais perçues comme séparées par l’immense majorité des Français.

L’alliance ainsi nouée dès le haut Moyen-Âge entre le roi et son peuple, comme en témoignent les Laudes royales qui apparaissent au temps de Charlemagne, l’alliance entre la dynastie royale et les sujets du royaume, a-t-elle toujours fonctionné sur les mêmes fondements ? N’y a-t-il pas eu, à  partir du XVIIème siècle, une sorte de radicalisation monarchique creusant un fossé de plus en plus large entre le roi et ses sujets, et qui contribuerait à expliquer, pour une large part, l’éruption révolutionnaire comme le produit d’une sorte de pression sociale trop longtemps contenue ? Autrement dit : ne s’est-il pas trouvé une époque à propos de laquelle on pourrait parler de “monarchie tempérée” et qui aurait été suivie par une seconde période, celle de la « monarchie absolue » ?

Il est évident, et personne ne songerait à le nier, que la monarchie des premiers capétiens, n’est pas exactement la même que celle de Louis XV et Louis XVI. Mais, il ne suffit pas de constater la présence de changements, encore faut-il voir si les évolutions relèvent du conjoncturel, de l’accidentel ou bien si c’est la substance même de la monarchie qui a été transformée.

Or, on peut affirmer deux choses : d’une part que, de Clovis à  Louis XVI, l’essence profonde de la monarchie en France n’a pas changé, mais que d’autre part ce qui a changé c’est la capacité royale à réaliser l’unité politique du royaume et à promouvoir la grandeur de l’État royal tout en respectant les libertés des sujets.

Pour ce qui est de l’essence de la monarchie, elle se définit par quatre dimensions :

a) un monarque qui détient en son royaume une autorité absolue, c’est-à-dire souveraine, en ce sens qu’aucun centre de pouvoir qu’il soit à l’intérieur ou à l’extérieur du royaume n’a la capacité et surtout la légitimité d’imposer au roi des bornes à l’exercice de son autorité ;

b) le caractère absolu de l’autorité royale ne trouve son fondement ni dans le caractère ou le charisme exceptionnels des personnalités royales qui se sont succédées – ce serait le modèle des théocraties bibliques – ni dans un contrat établi entre le roi et ses sujets établissant une délégation d’autorité sous réserve du respect des libertés – ce serait le modèle de la monarchie constitutionnelle – ni dans une soumission volontaire des sujets se déchargeant de toute responsabilité politique sur un roi auquel ils délivreraient une sorte de chèque en blanc – comme dans le cas des régimes d’exception. L’autorité royale trouve son fondement en Dieu, principe de toute autorité et dans l’action de la Providence divine intervenant au niveau des causes secondes ;

c) l’exercice de cette autorité absolue, ou souveraine, est finalisé par ce qui constitue l’essence de la

fonction royale : rendre la justice et assurer le bien commun de tous les sujets ; mais la justice et le bien commun sont eux-mêmes des fins relatives ordonnées à une fin plus haute : la Gloire de Dieu et le Salut des hommes, de sorte que conjointement avec l’Église, mais dans la sphère temporelle qui est

la sienne, la monarchie se reconnaît la mission d’œuvrer pour inciter les hommes à être vertueux en

promulguant de bonnes lois ;

d) dans son déploiement, cette autorité royale est ordonnée par le nécessaire respect de la Loi divine, de la loi naturelle, des lois fondamentales du royaume, des bonnes coutumes, et enfin par les lois civiles existant à un moment donné – ce qui n’empêche pas le roi de changer les lois civiles si les circonstances lui paraissent l’exiger, encore ne le faisait-il qu’avec prudence contrairement au « zapping » législatif permanent que nous connaissons aujourd’hui.

Or aucune de ces quatre dimensions n’a été substantiellement modifiée depuis le début de la monarchie franque jusqu’à la fin du XVIIIème siècle.

Si l’autorité royale ne connaît aucune altération au cours de ces treize siècles, les formes de son intervention, par contre, vont se trouver largement modifiées. Pour dire les choses en bref : on va assister à une progressive institutionnalisation de l’autorité royale qui se détache peu à peu de la personne du roi pour s’incarner dans l’État royal.

1) « La royauté mérovingienne a eu l’immense mérite de donner naissance à la future France et d’assimiler de la romanité ce qui pouvait l’être » (J. Barbey, op. cit. p. 11).

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  L’histoire de la monarchie en France.

Elle débute avec Clovis et la dynastie mérovingienne. Les apports des rois mérovingiens à la construction de la France font aujourd’hui l’objet d’une réévaluation par les historiens modernes(1). Tributaire néanmoins de la culture germanique et de l’état embryonnaire de la pensée juridique, elle

ne parviendra pas à s’évader d’une conception patrimoniale du royaume ce qui débouchera sur une instabilité chronique et les luttes sanglantes que l’on connaît.

Avec les Carolingiens, et principalement Charlemagne, l’influence de l’héritage romain se renforce, grâce aux travaux des clercs de sorte qu’au temps du grand empereur, on voit apparaître les premières fondations de ce que pourrait être l’Etat franc. Mais là encore, le poids de l’atavisme germanique reste trop pesant, de sorte que l’unité impériale va voler en éclats, et la France s’enfoncer dans une féodalité qui ruine le concept d’unité politique indispensable à l’avènement d’un État.

Les premiers Capétiens vont devoir louvoyer et jouer finement pour empêcher que l’idée royale elle-même ne sombre. Pourtant, peu à peu, leurs forces s’affermissent, grâce notamment au soutien indéfectible de l’Église, de sorte qu’à partir de Philippe-Auguste, le roi de France est devenu le suzerain – en théorie sinon toujours en pratique – de tous les féodaux.

Dès lors s’ouvre une deuxième période qui s’étend jusqu’au règne de Henri IV. Au cours de celle-ci on voit le royaume traverser de longues et difficiles épreuves, et alors qu’il semblait sur le point de sombrer on le voit providentiellement, tel un phénix, renaître plus jeune et plus fort. Une véritable administration civile et judiciaire couvre peu à peu le territoire, des ressources nouvelles et permanentes sont dégagées au profit du trésor royal, un embryon d’armée permanente apparaît au XVème siècle. Dégagé tant de l’hypothèque que faisait peser le Saint Empire, que des interventions parfois excessives de la papauté, et enfin les « Grands » ayant été mis au pas, le roi peut se dire « empereur en son royaume ». En bref l’État royal est né.

Pourquoi marquer une coupure avec le règne et la mort de Henri IV ? Est-ce pour indiquer que l’on serait alors passé d’une « monarchie tempérée » à une « monarchie absolue de droit divin » ? Absolument pas. Les théoriciens du « pouvoir absolu et divin des rois » comme Cardin Le Bret n’ont fait qu’obscurcir inutilement une question qui était tranchée depuis longtemps, depuis, peut-on dire, le premier sacre royal. Plus exactement ces théoriciens ont fait oeuvre de polémistes pour contrebalancer les influences délétères des juristes protestants, voire, à un degré certes moindre, de théologiens catholiques comme Suarez. Enfin, sans peut-être l’avoir voulu, des hommes comme Loyseau et Cardin Le Bret ont alimenté en justifications théoriques les revendications des magistrats parlementaires affirmant que le droit de juger était d’essence divine et qu’ils tenaient leur mission « de droit divin » et non pas de « droit royal ».

Qu’il n’y ait rien de fondamentalement nouveau dans ces écrits des théoriciens absolutistes, on en verra le témoignage dans le fait que de Loyseau à Bossuet en passant par Le Bret, on retrouve toujours la même affirmation qui  court depuis des siècles : les lois fondamentales bornent le pouvoir royal au même titre que les lois de Dieu, ce à quoi Bossuet dans son ouvrage sur la Politique tirée de l’Écriture sainte ajoutera que le roi « doit garder les anciennes maximes sur lesquelles la monarchie a été fondée et s’est soutenue ». N’est-ce pas Louis XIV, d’ailleurs, qui se félicitera de son « heureuse impuissance » à modifier les lois du royaume.(1)

Répétons-le, l’autorité royale ne change pas d’essence de 1610 à 1789. Certes, les États-Généraux cessent d’être réunis, plus tard ce seront les assemblées de notables, les Parlements se verront privés du droit de remontrance par Louis XIV. Mais il est erroné de voir dans ces mesures la marque d’une sorte de radicalisation absolutiste de l’autorité royale. En fait, d’une part les troubles du XVIème siècle et plus récemment de la Fronde ont démontré que ces structures, principalement les parlements, jusque-là orientées, malgré quelques dérives, comme la monarchie elle-même vers la recherche du bien commun, étaient devenues des chambres de résonance pour toute idéologie ou slogan à la mode qui se donnaient pour visée d’abaisser l’Église, le Trône, ou les deux. Chambres de résonance, mais aussi foyers d’agitation et de critique permanente à l’égard de l’action politique de la monarchie, avant de devenir le principal obstacle à toutes les tentatives par lesquelles l’État royal tentait de se réformer.

1) Voir J-L Thireau : Les idées politiques de Louis XIV. Paris 1973.

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Or, il faut considérer également que les problèmes politiques et administratifs étaient devenus au fil du temps d’une complexité croissante. Il suffit de songer à l’importance des rouages administratifs

civils et militaires indispensables pour suivre de près l’évolution de la situation internationale en ces

temps de guerres quasi-permanentes – au moins sous Louis XIV – et de renversements d’alliances incessant ; à la nécessité de maintenir une rentrée régulière des ressources fiscales, celle de recruter, former, entretenir une armée et une marine nombreuses, au nécessaire suivi des entreprises coloniales, sans oublier les missions premières dans l’ordre interne : assurer le bon fonctionnement de la justice et le maintien de la Paix du roi. Dans un tel contexte, on comprend qu’un roi comme Louis XIV et à un moindre degré Louis XV, aient considéré que la nécessaire cohésion du royaume, l’indispensable mobilisation des énergies, ne pouvaient guère s’accommoder d’un parlementarisme bavard uniquement préoccupé par ce que Marx aurait appelé des « intérêts de classe », non plus qu’avec des États Généraux incapables de s’élever au-delà des préoccupations de leurs paroisses. Ainsi, une fois encore, c’est à partir des faits, des leçons de l’expérience, et non pas pour mettre en oeuvre une construction idéologique qui en elle-même n’apportait rien que l’on ne sache déjà, que s’est manifesté un nécessaire renforcement de l’autorité royale.(1)

Cela dit, si l’autorité royale se renforce dans tout le royaume, cette évolution est principalement due au fait que ce sont les capacités d’action de la monarchie qui se sont renforcées et non le poids de l’autorité qui s’est accru. Pour des raisons précédemment évoquées, mais aussi pour d’autres – accroissement de population et lutte contre les famines, intensification du commerce international, migrations des campagnes vers les villes etc. – le poids de l’État royal se renforce parce que d’une part les besoins de l’État sont en croissance continue pour la guerre, mais aussi parce que les besoins des sujets sont eux aussi en croissance continue. De ce fait l’administration ne cesse de s’étoffer, de se répandre sur le territoire, de prendre en charge de nouveaux aspects de la vie économique et sociale qui jusque là relevaient de la coutume et de l’initiative privée.

Cette emprise accrue de l’État devenait-t-elle tyrannique ? Il suffit de songer qu’au XVIIIème siècle il existe un corps d’à peine 3.000 gendarmes qui quadrillent le territoire y compris dans les endroits les plus isolés. Leur rôle est de veiller à l’exécution des lois et des règlements, de lutter contre la criminalité – la Paix du roi est parfaitement assurée au temps de Louis XIV – mais aussi de faire remonter des informations de la périphérie vers le centre, et enfin, de « montrer le drapeau » à l’occasion des « chevauchées » qu’ils diligentent de façon régulière.

Tyrannique, la monarchie ? Mais combien de militaires, gendarmes et policiers sont mobilisés pour un déplacement présidentiel de 24 heures – et l’on n’évoquera même pas la visite d’un président des États-Unis. Charles VII est le premier roi à s’entourer d’une troupe d’élite : les gardes écossaises. A la fin du XVIème siècle, ils sont 7.000 à assurer la protection de l’Hôtel du Roi et du monarque dans ses déplacements par des routes souvent encore insécurisées. La courbe de ces effectifs atteint son maximum vers 1690 : ils sont alors environ 10.000. Ce sont d’ailleurs des troupes d’apparat autant que des gardes du corps, mais aussi des troupes de combat qui se mêlent à la bataille en temps de guerre. Vient le règne de Louis XVI et les meilleures troupes, celles spécialement attachées à la personne du roi, sont dissoutes en 1775 sous prétexte de faire quelques économies. Mesure suicidaire, dira-t-on, voilà le « tyran sanguinaire » dénoncé par les « patriotes » qui se met à la merci d’une émeute de mégères comme on le verra en octobre 1789 !

Combien de régimes politiques la France a-t-elle connus depuis 1789 ?

Quatre monarchies, deux  empires, cinq républiques, sans compter un certain nombre d’intermèdes éphémères. Une seule monarchie a régné en France au cours de treize siècles. Qui peut croire que nos ancêtres avaient à ce point l’âme servile pour ne pas résister par tous les moyens à leur disposition à ce qu’ils auraient considéré comme une insupportable oppression – et alors que les rois de leur côté en possédaient si peu pour résister à des soulèvements populaires ?

S’ils ont si longtemps soutenu de leurs forces et de leurs prières la personne des rois et l’exercice des fonctions royales, c’est indépendamment de toute autre considération morale qu’ils y trouvaient un avantage certain : « Celui d’un roi qu’une légitimité héréditaire place hors des compétitions pour le pouvoir qui aujourd’hui détournent périodiquement vers elles l’énergie politique ».(2)

1) Renforcement d’ailleurs très relatif si l’on se souvient que Voltaire ne reprochait pas à la monarchie ses excès mais plutôt ses faiblesses dans l’ exercice de son autorité.

2) J. Barbey. Op.cit. p. 460.

Le président de la République peut se prétendre au-dessus des partis et se présenter comme

le « président de tous les Français », immédiatement après avoir été élu par généralement un Français sur trois, personne n’est dupe. Le roi, lui, se tenait véritablement au dessus du jeu des intérêts particuliers, des conflits entre groupes sociaux et des querelles de personnes. Et si son autorité était considérée comme absolue, c’est bien pour signifier qu’il n’était l’otage d’aucun « groupe de pression », d’aucune idéologie partisane, qu’il n’était le faux-nez d’aucun intérêt privé, fût-ce celui d’un pair du royaume.

Qu’était ce monarque absolu de droit divin, si ce n’est l’arbitre, le régulateur, le modérateur de la conflictualité sociale, mais aussi celui qui insufflait comme une âme à la nation rassemblée autour de lui.

En fin de compte, si les sujets ont adhéré si longtemps à l’institution monarchique et soutenu l’État royal, c’est parce qu’à leurs yeux le roi s’identifiait avec la communauté nationale comme eux s’identifiaient avec la personne royale. Mais, au-delà même de cette vision purement temporelle du roi comme garant de l’intérêt national et du bien propre de chacun, le roi était perçu, sinon comme l’image de Dieu puisque chaque homme l’est aussi, mais comme le canal privilégié par lequel le Divin venait s’inscrire au cœur de l’histoire de la patrie. Le roi était l’oint de Dieu à l’image de ce qu’avaient été David, Saül et Salomon pour les Hébreux. L’Église conservait, certes, la mission première de guider les âmes vers le Salut, l’Église était la maîtresse sans partage du domaine spirituel, mais à travers l’action du roi, en raison du caractère divin de son  autorité, le Spirituel semblait descendre et irriguer le monde temporel, le monde quotidien des hommes, le monde de l’affrontement avec la matière. A sa façon l’institution royale rappelait ainsi ce grand mystère de la Foi : les âmes certes sont immortelles et il faut en prendre soin, mais les corps ne doivent pas pour autant être négligés, car ils ressusciteront et sont promis eux aussi à l’éternité.

Saint Martin Betuy

[1] Cit. dans G. Boissy : Paroles choisies des rois de France. Paris 1921.

[2] F. Bluche : Louis XIV. Paris 1986. p. 11.

[3] Jean Barbey : Être roi. Fayard 1992. p. 7.

[4] Plusieurs historiens anglais, non radicaux, ont fait une critique sévère de la naïveté des remarques de Montesquieu sur la monarchie de leur pays.

[5] Voltaire reprochera alors à l’autorité royale non pas d’être tyrannique, mais au contraire de ne pas être assez ferme.