Le messianisme américain

Le Messianisme Américain

A- La « manifest destiny » un facteur inhérent à l’histoire des Etats-Unis

1- Le messianisme américain :

En janvier 1900, le sénateur Albert Beveridge déclarait, à l’occasion de l’annexion des Philippines par les Etats-Unis : « Dieu a fait de nous les maîtres organisateurs pour établir un système dans un monde où le chaos règne. Il nous a insufflé l’esprit du progrès pour renverser les forces de la réaction sur toute la Terre. Il a fait de nous les adeptes du gouvernement que nous devons administrer sur les peuples sauvages et séniles. Sans cette force, le monde sombrerait à nouveau dans la barbarie et l’obscurantisme. » A la fin de la guerre du Golfe, et dans le contexte de la victoire écrasante remportée par les troupes de la coalition et principalement par les soldats américains sur l’armée irakienne, le général Collin Powell pouvait à son tour déclarer ceci : « L’Amérique doit assumer la responsabilité de sa puissance. Nous devons diriger le monde. C’est notre rendez-vous avec le destin. Nous ne devons pas laisser l’histoire nous échapper ». Quelques années plus tard encore, c’est au tour de David Rothkopf de déclarer dans la revue Foreign Policy que la société américaine est la plus juste, la plus tolérante et la plus apte à remplir le modèle de l’avenir . Ces discours, prononcés chacun à plusieurs années de distance sont pourtant révélateurs de la constance de l’idéal américain et de la conception messianique qu’ils ont de leur rôle dans le monde. Naturellement ceux-ci considèrent leur place et leur action comme étant celle d’un régulateur de l’ordre international. Pour cela ils doivent avoir un leadership mondial ; lequel est presque envisagé comme étant de droit divin ; la nation ayant le meilleur système politique doit logiquement exercer une domination mondiale de type pacifique. Cette vision est intimement liée à l’héritage historique de la constitution des Etats-Unis.

Lorsque les premiers colons arrivent aux Etats Unis au XVII siècle, ils fuient non seulement les persécutions religieuses qui frappent leur communauté, considérée comme trop rigide et puritaine, mais ils emportent aussi avec eux une vision du monde entièrement différente de ce qui se vit alors en Europe et se vivra d’ailleurs encore longtemps. Ils débarquent en 1620 du Mayflower avec le désir de fonder une nouvelle alliance avec Dieu. Dés les premières années selon eux, les colonies établies par les colons sont l’objet de cette sollicitude divine : D’abord sauvés de la tempête lors de leur débarquement, ils sont ensuite épargnés de la famine grâce à une récolte providentielle l’année suivante. La guerre d’indépendance, puis la déclaration de celle-ci en 1776 et la constitution d’une nouvelle république, la reconnaissance du nouvel Etat par le traité de Versailles de 1783 ne font que confirmer cette élection divine et cette alliance extraordinaire entre un peuple et son Dieu. D’où une vision particulière du rôle que les Américains sont appelés à jouer dans le monde, cette croyance en un destin de nature exceptionnelle qui s’inscrit dans la tradition biblique mais aussi et d’ailleurs logiquement dans la tradition réformée. Autant Luther prôna le libre examen fondant la religion sur l’étude personnelle des écritures et en particulier de la Bible, entraînant par-là même un rejet des intermédiaires entre l’homme et Dieu, autant Calvin, par la doctrine de la prédestination permit l’essor phénoménal d’une nation dans laquelle chaque réussite est le signe de l’élection divine et donc la preuve que l’on fait partie des élus et non des réprouvés. Cette doctrine entraîne la recherche permanente de la certitude de l’élection et avec elle le développement d’une mentalité conquérante et particulièrement dynamique, dans le travail comme dans la politique.

Ce n’est qu’en 1845 que le terme de « Manifest destiny » apparaît sous la plume de John O’Sullivan. Mais la réalité que recouvre cette expression existe depuis les origines et il ne s’agit alors que d’une conceptualisation du destin exceptionnel de la nation américaine en un instrument géopolitique de nature pérenne. Cette notion de destinée manifeste va peu à peu s’imposer comme le fondement idéologique premier du rapport qu’entretiendra l’Amérique avec le reste du monde. De là découle l’idée de frontière et avec elle le besoin existentiel de la nation américaine d’aller vers le plus grand, le plus puissant, repoussant sans cesse les barrières naturelles comme psychologiques et techniques.

Assigner des limites aux Etats-Unis revient à ruiner le sens de cette aspiration comme le rappelle le géographe Jean Gottmann. La frontière est constamment remise en question jusqu’à ce que les limites naturelles du territoire soient atteintes avec la traversée du continent de part en part. Mais cette volonté doit dés lors s’inscrire dans un espace toujours plus grand et, comme le pays a été fondé sur l’acceptation des valeurs démocratiques et du libre marché, il devient nécessaire de favoriser le développement de ces valeurs à l’extérieur même du pays. Il s’agit tout naturellement de bâtir un nouvel ordre mondial reposant sur ces deux piliers. C’est un devoir moral que de répandre ce schéma de pensée et d’action .

L’expansionnisme américain repose sur ce devoir et se traduit dans le contrôle des mers afin de garantir la liberté des échanges, dans l’exportation du modèle démocratique et dans l’affirmation de la supériorité de la race blanche anglo-saxonne. De plus, la déclaration d’indépendance, en mentionnant pour chaque citoyen américain le droit au bonheur, se donne une vocation universaliste qui légitime encore plus l’interventionnisme ; le bonheur ne pouvant être l’apanage d’un seul pays et devant dans ce cas être étendu à l’ensemble de la planète.

Mais très rapidement, cet expansionnisme se trouve réduit par l’opposition de nombreux américains, en particulier les Quakers, de tradition isolationniste et qui refusent tout implication des Etats-Unis dans la politique internationale et a fortiori dans les guerres européennes. La doctrine Monroe, formulée en 1823, répond bien à cette volonté de ne pas permettre aux européens de s’ingérer dans les affaires du continent américain comme de ne pas s’occuper des histoires du vieux monde. L’exceptionnalisme se voit donc freiné dans ses ambitions sans pour autant que soit remise en cause l’idée qu’il existe un ordre naturel aux relations internationales, un ordre radicalement différent de celui hérité des traités de Westphalie. La doctrine Monroe sera vue par le président Roosevelt dans un sens probablement plus large que ce que son auteur voulait dire. Dans son discours annuel au Congrès, celui-ci déclarait : « Sur le continent américain, leur adhésion à la doctrine Monroe peut contraindre les Etats-Unis même contre leur gré, dans des cas flagrants de méfaits ou d’impuissance, à exercer un pouvoir de police internationale » . Par ce moyen, le président Roosevelt redonnait aux USA la capacité morale d’intervenir dans les affaires européennes afin de sauvegarder le droit et éviter la commission de méfaits graves dans le cas de l’impuissance de l’un des acteurs locaux.

Le phénomène le plus étonnant est sans doute la constance avec laquelle les Américains analysent le monde en terme de bien et de mal. Celle-ci relève de la tradition expansionniste que l’on retrouve dans la bible tout comme l’isolationnisme. Autant les puritains isolationnistes se sont apparentés au peuple élu, autant ils accordent une grande importance à un autre aspect de la bible : la prophétie. Dans la tradition du libre examen, l’homme progresse par l’interprétation personnelle de la bible laquelle prédétermine l’histoire passée, présente et future et donne de ce fait l’ensemble des réponses. Or dans les prophéties, le Bien et le Mal s’affrontent dans un combat mortel et décisif ; il n’y en aura pas d’autre, c’est l’Armageddon dans lequel les forces du mal sont anéanties définitivement.

Le caractère obscur de ces textes permet une liberté certaine dans l’interprétation, liberté qui va être exploitée par les puritains. Le peuple élu est pur religieusement, culturellement, d’un point de vue racial ( pendant un certain temps seulement, d’un point de vue historique), et sur le plan national. Ainsi, avec les théories raciales en vigueur au XIX° siècle les noirs et les Indiens n’ont pas de place dans la société et doivent en être extirpé. Il en va de même au plan supra national : le peuple américain est persuadé de suivre la bonne voie malgré des détours parfois tortueux avant de revenir dans le droit chemin. Il n’existe dés lors qu’une seule route, celle montrée par les pères fondateurs vers lequel il faut amener les autres peuples afin qu’ils trouvent eux aussi la rédemption et d’un point de vue laïc, le bonheur. Cette vision n’est pas religieuse mais est la transposition de l’élitisme puritain dans le cadre de la société civile et avec la même tendance téléologique nettement marquée. Il s’agit d’une vision progressiste de l’histoire. Cette idée, poussée jusqu’au bout de sa logique, donne naissance à une vocation de type impérialiste. Celle-ci se joint à une vision très large de l’intérêt national des Etats-Unis, provoquant parfois des incohérences voire des incompatibilités entre les buts moraux et une certaine forme de raison d’Etat.

Il est intéressant aussi de constater l’habitude qu’ont les Américains de diaboliser systématiquement l’ennemi. Leur réflexion se fait toujours en terme de bien et de mal, de bon et de méchant, dans un état d’esprit éminemment manichéen ; l’adversaire est la plupart du temps réduit au chef d’Etat afin de ne pas exclure les populations du règlement du conflit, mais aussi afin d’encourager à la révolte contre le mauvais chef et par la même limiter les risques pour les troupes engagées. La logique retenue est celle de l’anéantissement de l’ennemi, de sa destruction définitive et le plus souvent brutale pour éviter tout risque de résurgence dangereuse, pour les intérêts américains et coûteuse en vies humaines.

2- Façonner le monde à leur image :

C’est avec le président Wilson que le moralisme et l’expression la plus spectaculaire de l’exceptionnalisme américain vont se manifester aux yeux du monde entier : Dans son discours sur l’état de l’Union au Congrès le 7 décembre 1915 il énonce sa doctrine selon laquelle la sécurité de l’Amérique est indissociable de la sécurité du reste de l’humanité ; posant implicitement l’obligation pour elle de s’opposer à toute agression partout dans le monde. « Nous avons créé cette nation pour rendre les hommes libres, et nous n’avons pas restreint notre conception et notre dessein à l’Amérique, et nous allons à présent rendre les hommes libres. Si nous ne le faisions pas, toute la gloire de l’Amérique s’effacerait et toute sa puissance se dégraderait. »

Wilson au pouvoir, c’est la pratique américaine, en tout cas la conception, de la diplomatie que celui-ci veut imposer au reste du monde et principalement à l’Europe qui pratique le réalisme et la recherche de l’équilibre des puissances depuis 1648. Avec lui, le moralisme appliqué à la politique refait brusquement surface et de fait, cette façon de voir les choses, malgré quelques interruptions, a triomphé dans la politique étrangère américaine contre le réalisme de Roosevelt . Avec les quatorze points de Wilson, l’on arrive dans un « age qui réclame un nouvel ordre des choses pour lequel la seule question est la suivante : Ceci est-il juste ? Est-ce dans l’intérêt de l’humanité ? » . Wilson propose de modifier le monde selon son image, mais au lieu de le faire par la seule vertu de l’exemple, ce sera par le biais d’une politique étrangère agressive. Wilson avait compris la portée du nationalisme moderne sur lequel reposait la première guerre mondiale et qui allait par la suite transformer profondément le monde et les rapports inter étatiques. « Il avait compris que les combats du futur s’exprimeraient en termes idéologiques et moraux. Son combat à lui était celui de la démocratie (et de la liberté). Ce combat deviendra celui de son pays durant toute la durée du XX° siècle, et au-delà. » Le combat laïc mené par Wilson s’apparente à un catéchisme politique identique à ce qu’entendent les Américains chaque dimanche à l’église, ce qui en fait un discours culturellement correct et donc en phase avec les aspirations de la majorité de la population.

A la question « ceci est- il bien, ceci est-il juste ? » répond le travail de Kant sur la paix perpétuelle, travail profondément influencé par la tradition luthérienne. Cette vision politique, libérale et universaliste, repose sur une interprétation linéaire de l’histoire comme chez Marx, une vision progressiste finalement, commune à Kant et Wilson. Kant affirme que la nature des régime politiques détermine celle des relations internationales et c’est un fait nouveau dans l’histoire de la pensée politique. La paix perpétuelle est alors possible, à long terme certes mais théoriquement faisable. Pour l’un comme pour l’autre la paix doit être instituée tout comme doit l’être le gouvernement juste.

Voici le but donné par Wilson au programme résumé dans les quatorze points pour assurer la paix mondiale et qu’il présentera à la communauté internationale ainsi qu’au Congrès : « Un principe évident sert de filigrane au programme que j’ai exposé. Il s’agit du principe de justice pour tous les peuples et toutes les nationalités, et leur droit de vivre en termes égaux de liberté et de sûreté les uns avec les autres, qu’ils soient forts ou faibles. Aucune partie de la structure de la justice internationale ne peut se maintenir si ce principe n’en constitue pas sa fondation. Le peuple des Etats-Unis ne pourrait agir selon aucun autre principe, il est près à y dévouer sa vie, son honneur et tout ce qu’il possède. »

L’internationalisme d’inspiration wilsonienne devient dés lors le cheval de bataille des démocrates, qui défendent les valeurs liées au droit des peuples à disposer d’eux même, à la souveraineté, à la démocratie et aux droits de l’homme. Le parti républicain quant à lui, adoptera ouvertement les principes de la politique de puissance d’inspiration rooseveltienne et la notion étroite de l’intérêt national, que l’on peut rapprocher de la fameuse raison d’état des européens. Mais cela ne donnera pas lieu à une politique suivie, en tout cas, elle ne sera pas acceptées par l’opinion publique américaine ni par le Congrès.

Ainsi, sous Nixon, le conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger mène une politique profondément réaliste, mettant de coté les considérations idéologiques et revenant de fait à la conception rooseveltienne de la diplomatie. Faisant abstraction de toute volonté universaliste au sens moral que les démocrates peuvent lui donner, wilsonisme oblige, Kissinger renverse le rapport traditionnel diplomatie défensive/ action militaire offensive au profit de la politique étrangère. Mais ce décalage d’avec la population américaine ne passe pas pour la simple raison que le courant isolationniste reste particulièrement actif et refuse de ce fait que les USA puissent recourir à la manière de faire des puissances européennes. Nixon sera éliminé de la scène politique entre autre pour ces raisons là, même si l’on doit y ajouter l’impopularité naturelle de cet homme profondément secret, trop secret dans une société particulièrement ouverte et médiatisée. Aux Etats-Unis, la politique se doit de définir la politique étrangère et non l’inverse. C’est ce qui peut avoir perdu Nixon.

Cependant, il ne faut pas pour autant considérer les USA comme une puissance essentiellement et structurellement idéaliste sans quoi sa politique et son action sur la scène internationale ne seraient pas efficiente pour la simple raison qu’il faut pouvoir imposer ses idées si l’on souhaite faire évoluer le monde vers plus de démocratie et plus de liberté. Parallèlement à l’idéalisme et au moralisme américain hérité des pères fondateurs et de Wilson, le réalisme trouve une place certaine dans les opérations menées par les Etats-Unis, ce qui donne lieu à d’étonnantes situations, sources de nombreuses critiques et oppositions aux Etats-Unis dans le monde.

B- Moralisme et réalisme : un paradoxe permanent en matière de diplomatie :

L’idéalisme et le réalisme américain sont jumeaux et trouvent l’un et l’autre leur source dans la tradition américaine depuis les pères fondateurs jusqu’à nos jours. C’est pour cette raison que la politique étrangère américaine peut paraître à beaucoup particulièrement cynique et hypocrite tout à la fois. Systématiquement en effet, les opérations menées par les Etats-Unis le sont au nom de la préservation des droits de l’homme, de la démocratie, afin de libérer un peuple ou d’instaurer la liberté de marché. « Le fait le plus marquant de la période jeffersonienne est ainsi ce mariage entre idéalisme et réalisme qui définit peu ou prou tout la politique étrangère américaine . La tension qui anime les deux pôles de cette politique se traduit par une énergie positive qui permet à ce pays d’aller de l’avant. »

La puissance américaine repose sur les échanges et la libre circulation des biens et des personnes et de ce fait, la projection de cette puissance se formule en termes stratégiques sous une forme passive-agressive ; c’est à dire au travers d’une politique intérieure relativement passive mais d’une stratégie militaire plutôt offensive et particulièrement volontariste. La politique mise en œuvre d’ailleurs par Clinton repose entièrement sur cette idée, profondément ancrée dans l’inconscient collectif américain, que le développement de la démocratie est inextricablement lié à l’économie de marché et vice-versa. Le développement économique de nombreux Etats doit ainsi favoriser leur ouverture politique et celle-ci entraîner un développement de l’économie de marché et consécutivement de la croissance. Faire pression sur les Etats jusqu’alors alliés dans la lutte contre le communisme et dans l’endiguement de celui-ci alors même qu’ils ne sont pas démocratiques, doit alors permettre, par la réduction ou la menace de la réduction voire de la suppression des aides financières, de forcer ces pays à s’auto réformer dans le sens de plus de libéralisme. Mais cela va aussi dans les intérêts américains puisque, nous l’avons dit, leur politique étrangère repose entre autre sur le développement économique.

Le moralisme des ces actions doit alors être tempéré par le fait que les Etats-Unis n’agissent pas souvent uniquement en vertu de leurs bons sentiments et que les opérations menées le sont à la fois au nom de la démocratie mais aussi en vue de sauvegarder les intérêts nationaux dont l’acception est particulièrement large et fluctuante. Si les problèmes d’un monde en désordre n’ont pas d’impact à court terme sur les Etats-Unis, ils peuvent en avoir à long terme, aussi les Américains se doivent d’intervenir, en tout cas de veiller et de conserver un œil attentif sur le développement de toute situation afin de voir au plus loin les conséquences envisageables de tel ou tel évènement.

De plus les Etats-Unis pratiquent l’ingérence militaire au nom de la liberté et de la démocratie mais cela pose de nombreux problèmes en terme de légitimité. En effet, il est difficile de justifier les raisons qui poussent à telle ou telle intervention en particulier pour les Etats ou les factions qui se voient imposer cette présence mais aussi aux yeux de la communauté internationale laquelle, comme nous l’avons constaté récemment avec la seconde guerre d’Irak, n’accepte pas nécessairement sans discuter les assertions américaines et les motivations affichées ou implicites développées par les hommes de l’administration présidentielle. « L’impérialisme » dont les Etats-Unis peuvent faire preuve n’est pas toujours vu comme étant le résultat d’un idéalisme wilsonien mais plus comme répondant à la logique de la raison d’Etat et de la politique de puissance chère à l’Europe et critiquée abondamment par tous les présidents américains qui se sont succédés hormis sans doute par Théodore Roosevelt.

En 1993 par exemple, le choix d’intervenir en Somalie répond de manière certaine à la volonté de faire cesser un état de fait intolérable pour les mentalités occidentales. Il s’agit de mettre fin à la famine provoquée par les chefs de guerre et favoriser la mise en place d’institutions démocratiques qui garantiraient la représentation de toutes les parties et factions ; l’utilisation de la faim comme arme de guerre ne peut être acceptée par les pays développés alors que la famines naturelles tendent à diminuer progressivement. Reprenant la théorie wilsonienne du droit des peuples à la souveraineté et au bonheur, les Américains vont intervenir auprès de l’ONU pour qu’elle envoie une mission humanitaire, puis, lorsque les événements auront dégénéré, des troupes de d’imposition de la paix.

Cela reflète bien la volonté exprimée par le président Bush, durant tout son mandat, de travailler en étroite collaboration avec l’ONU et de mener les opérations en coopération avec elle et dans un cadre multinational dans la mesure du possible. La politique menée par lui et son successeur était une politique de transition qui cadrait bien avec la fin de la Guerre Froide : il fallait défendre les droits de l’homme, concept le plus en vue durant cette période là. C’est pour cela que le président, après la victoire que fut la guerre du Golfe, a pu déclarer en mars 1991 « America is back » . Dans la décennie qui suivie, elle le fit savoir en menant de multiples opérations ; mais en tenant compte des difficultés rencontrées en Somalie, les opérations de paix ont été en revanche moins nombreuses que celles menées dans un autre cadre juridique. La politique de Bill Clinton était la même, malgré la différence de parti. Ses principes étaient simples : il s’agissait de propager le modèle américain de la démocratie et de la liberté dans le monde et de libéraliser les flux commerciaux et financiers. C’est la doctrine de l’élargissement et de l’engagement (enlargement suivi par la doctrine shaping the world ), politique impériale qui répond d’avantage à l’idée de mission qu’à l’acception classique et qui entend profiter de ce que l’on nomme les « dividendes de la paix » en étendant au monde la paix démocratique. Cette conception de l’ordre mondial s’accompagne obligatoirement d’une doctrine d’action tant diplomatique que militaire destinée à mettre en œuvre la coopération avec l’ONU et la propagation du modèle politique américain autant que celle du libre marché.

Conférence du 5 juin 2003.

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